Une réflexion sur la photographe face à la marginalité: l’exemple des travestis

Le monde de la nuit représente une large part de l’iconographie de Diane Arbus et de Nan Goldin. Elles l’explorent toutes les deux dans des approches tout à fait différentes. Alors que Nan Goldin y prend pleinement part en photographiant son cercle d’amis proche (qu’elle appelle « sa famille »), Diane Arbus semble nous présenter une étude sociologique et anthropologique de cette société de « freaks » d’un point de vue neutre et détaché. Dans ce monde marginal, les travestis prennent une place essentielle. On remarque facilement en consultant leurs travaux qu’elles se sont, chacune à leur manière, intéressées à ces symboles d’excentricité.

Diane Arbus
Femme avec un voile sur la cinquième avenue NYC
1968

Qu’est-ce qui fait de ces acteurs du monde de la nuit des marginaux? Avant toute chose, il convient de se demander où se trouve la frontière entre normalité et anormalité. Diane Arbus a tenté à sa manière de la déterminer. L’article du journaliste Luc Desbenoit est extrait du magazine Télérama n° 3221, consultable sur le site internet de cet hebdomadaire. Bien qu’étant destiné au grand public et non à la communauté d’universitaires ou de spécialistes, ce document soulève des questions fort intéressantes concernant notre problématique. L’auteur revient sur cette question centrale dans le travail d’Arbus au cinquième paragraphe. Il y explique que la photographe brouille sciemment « avec une certaine perversité, la frontière entre l’équilibre mental et la folie, le féminin et le masculin, la normalité et l’anormalité. » Il insiste ensuite sur la technique et l’esthétique mis en place par Arbus dans ses portraits, en particulier l’utilisation récurrente du format carré, noir & blanc, des images prises à bout portant avec un puissant flash. Elle ne laisse ainsi « aucun échappatoire »,  ces effets exaltent  le sentiment d’enfermement et d’angoisse des modèles.

Diane Arbus
Hermaphrodite avec un chien au carnaval de Maryland
1970

Revenons en aux travestis en particulier. Commençons par Diane Arbus avec l’article de Marta Gili, commissaire de l’exposition et directrice du musée du Jeu de Paume, publié sur le site culturel culture.fr le 25 octobre 2011 à l’occasion de l’exposition rétrospective de la photographe. Elle traite de l’œuvre d’Arbus comme d’une anthropologie contemporaine, explorant « la relation entre apparence et identité, illusion et croyance, théâtre et réalité. » Elle cite, parmi d’autres, l’exemple des travestis, qui à mon sens illustre bien cette citation. Mais que voulait faire Diane Arbus en photographiant ces personnages étranges, totalement à contre-courant de la société américaine bien pensante des années 50? Les dénoncer? Les aduler? La neutralité de ses clichés et le mystère autour de sa propre personne ne permet pas de trancher définitivement la question. Pour Marta Gili, il s’agissait pour Arbus de remettre en cause le rêve américain caractéristique de la période, en exprimant les limites de cette société. Ses clichés ont l’audace de « dévoiler le familier à l’intérieur de l’exotique ».
Ainsi, les travestis ne seraient pour Diane Arbus qu’un moyen de dénoncer une société pleine d’hypocrisie, faite de plus d’artifices que les costumes et maquillage de ces personnage hors du commun.

Nan Goldin
Misty et Jimmy Paulette dans un taxi - NYC
1991

Les historiens de l’art Adam Mazur et Paulina Skirgajllo-Krajewska ont interviewé Nan Goldin en 2003,  interview publiée sur le site Fototapeta, magazine en ligne de photographie contemporaine en Pologne et en Europe Centrale. Dans la dernière partie de la discussion, les deux journalistes reviennent sur la formation de Nan Goldin, et son rapport à l’histoire de la photographie. Elle fait alors allusion à Diane Arbus, et donne en particulier son avis sur ses photographies de drag-queens. Elle nous livre ici le témoignage direct de ce que pensaient les travestis de son entourage à propos de ces clichés. Ces derniers détestaient la manière dont Arbus les avaient photographié: pour eux, elle leur prenait leur identité et ne respectait pas leur manière d’être. Nan Goldin conclut en disant « Arbus is a genius, but her work is about herself. » Par cette phrase, Goldin suggère que celle qu’on appelle « la photographe des freaks » utilisait ces gens marginaux pour se trouver une identité à l’intérieur de ses images.
Cet article nous offre donc un autre point de vue sur la relation entre Arbus et ses modèles, mais il nous permet également de percevoir le sentiment de Nan Goldin à leur sujet.

L’essai de la critique d’art Lisa Liebmann intitulé Goldin’s Years écrit en octobre 2002, consultable sur le magazine américain de photographie en ligne ASX (American Suburb X), revient plus profondément sur le rapport que Nan Goldin entretient avec les travestis. Après avoir situé Goldin dans l’histoire de la photographie et expliqué son renom international, elle s’arrête sur l’esthétique de ses clichés en faisant un rapprochement pour le moins inattendu. A la fois dans l’atmosphère et iconographiquement, les oeuvres de Nan Goldin se rapprocheraient de l’esthétique du catholicisme. Afin d’appuyer son argument, elle donne l’exemple des images du film The ballad of sexual dependency présentant -entre autres- des travestis et le compare à une hagiographie moderne. Les travestis auraient pour Nan Goldin une valeur d’icônes: Cookie, Vittorio, et Gilles, personnages récurrents du film, tous trois décédés du SIDA en 1993 y seraient présentés comme des martyres de la société contemporaine.
Elle revient plus longuement sur cette idée dans l’essai qu’elle rédige également en 2002 pour le magazine en ligne Artforum International. Dans la première partie de l’article, elle analyse profondément la question de l’iconographie chrétienne présente dans les œuvres de Goldin, et développe l’idée d’hagiographie des temps modernes dans The ballad of sexual dependency. Elle met par exemple en regard les lits vides et défaits, récurrents dans l’esthétique de l’artiste, à ceux des tableaux sacrés représentant l’Annonciation.

Nan Goldin
Ulrike, Stockholm
1998

Le même rapprochement est effectué dans l’article anonyme sur Nan Goldin du site de l’Institut d’Art Contemporain de Boston. L’auteur analyse la photographie intitulée Ulrike, Stockholm, 1998, conservée à l’Institut. Cette photo appartient à la série sur le thème de la relation entre l’enfant et ses parents. Le jeune garçonnet aux joues rosées et à l’index droit levé nous fait indéniablement penser au Christ Enfant bénissant les fidèles des peintures de la Renaissance. Chance? Spontanéité? Goldin a su dans tous les cas capturer un instant plein d’ambiguïté.

Nous constatons à travers ces différentes approches que la question du rapport des photographes à leurs modèles, en particulier les travestis, n’est pas claire. Quelle est leur place? Entre saints et « freaks », icônes et rejets de la société… Après tout, quel symbole est plus puissant qu’un travesti pour brosser le portrait acide d’une société hypocrite et décriée?

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