Le spectateur face à l’image: le choc

Dans l’émission sur Diane Arbus « Diane Arbus le diable au corps », animée par Amaury Chardeau et Nathalie Battus et mixée par Jean-Baptiste Etchepareborde à laquelle participent plusieurs spécialistes de Diane Arbus (dont le résumé est consultable sur notre Delicious), il est question à un moment donné de la réaction du spectateur face à ses photographies. Cette réaction est très violente et concerne une exposition de 1967, une « expo phare où se retrouvent tous les champions de la photo ». À l’occasion de cette exposition, elle récolte toute l’attention avec ses photos de nudistes et de travestis.

Mais les visiteurs sont avant tout « choqués », il est dit que « la plupart étaient agglutinés devant et certains parait-il crachaient sur ses photographies ». Le gardien du Musée en témoigna:

Je devais nettoyer tous les matins devant la célèbre photo du travesti avec des bigoudis sur la tête.

Preuve que les photographies de Diane Arbus ont un impact considérable sur le spectateur.

Diane Arbus - Jeune homme en bigoudis chez lui, 20e Rue,N.Y.C.- 1966
© The Estate of Diane Arbus LLC, New York

Marc Ghens, rédige à l’occasion d’une exposition « la douleur » au Musée du Dr Guislain, un article sur la douleur en autoportrait dans « l’art brut ». Il s’organise en trois parties et est composé d’une succession de réflexions sur les œuvres exposées. Il est professeur de cinématographie à l’université de Bruxelles, réalisateur de films sur l’art et de réalisations expérimentales.

Dans son introduction, il commence par donner son point de vu: « toute œuvre d’art est toujours, peu ou prou, autoportrait » et bien que ce ne soit pas toujours facilement lisible pour le spectateur, il y a « tout d’abord une vision du sujet propre à l’artiste. Mais qui est toujours effectivement chargé d’une certaine douleur » Il est d’ors et déjà question de douleur transmise par l’artiste.

Dans sa deuxième partie, apparaît entre autres le nom de Nan Goldin. Ces propos concernent la photographie Nan un mois après avoir été battue, prise en 1984. Dans cette photographie c’est la photographe elle même qui subit les coups, c’est elle qui souffre physiquement. Mais cette douleur ressentie par la photographe est ressentie également par le spectateur: Marc Ghens l’explique: «Mais si l’on nous permet d’employer une expression actuelle très crue:

C’est nous qui en prenons plein la g… ».

Alors que Nan Goldin souffre physiquement, le spectateur souffre moralement à la vision des blessures infligées à la photographe.

Nan Goldin, Nan - Un mois après avoir été battue, New York, États-Unis - 1984.

Si le spectateur a une réaction aussi vive à la vision des photographies de Nan Goldin, ce n’est pas anodin. Gabrielle Marioni, dans son article psychanalytique Ballad au coeur de l’Obscène – Nan Goldin où l’obescénité du regard tente de trouver une explication. Elle est psychologue clinicienne à l’institut Gustave Roussy.

Les œuvres de Nan Goldin sont empreintes d’une certaine réalité. Un réalité livrée telle quelle, sans artifices, qui aborde les thèmes les plus durs tels que la mort, la maladie, la sexualité, la drogue ou même encore la vie. Ces thèmes correspondent à « des scènes de vie », présentes dans le quotidien de tout un chacun et c’est justement cela qui lie le modèle au photographe et au spectateur.

Ce sont pourtant ces scènes de vies qui « choquent, voire scandalisent ». Elles choquent parce que justement, elles renvoient à quelque chose de très intime chez le spectateur. Et bien que certains le nient et crient au scandale, «les photos de l’artiste peuvent de manière générale, être utilisées au service de nos fantasmes, de nos pulsions et de nos désirs sexuels». Ce qui bouleverse le spectateur, ce n’est pas tant le sujet, ni même la manière crue avec laquelle la photographe prend ses clichés, mais l’identification au sujet, la comparaison à son propre vécu, à sa propre expérience. Il y a un véritable jeu de transmission entre le sujet photographié et le spectateur. Et ce, parce que les désirs et fantasmes exprimés dans l’œuvre de Nan Goldin sont universels.

La psychologue ajoute que si le spectateur réagit de cette manière c’est parce que sa pudeur est blessée. Elle pousse sa réflexion plus loin: c’est comme si le spectateur étaient forcé à travers ses images de reconnaître les blessures qu’il possède en lui même. C’est également lié au fait que, parfois, en tant qu’individu, le spectateur ne veut pas admettre avoir des problématiques communes avec d’autres. D’autant plus que cette communauté, cette « famille » photographiée lui paraît absolument étrangère.

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