Une plongée dans l’intimité… du photographié ou du photographe?

Les photographies de Diane Arbus et de Nan Goldin nous entraînent, avec elles, au plus près de leur modèle, au cœur de leur intimité.

L’article hébergé par le site internet du magazine Télérama et rédigé par le journaliste Luc Desbenoit, revient sur cet aspect du travail d’Arbus en particulier. Nous avons choisi de pointer cet article parmi pléthore d’autres rédigés à l’occasion de la rétrospective Diane Arbus au Jeu de Paume du 18 octobre 2011 au 5 février 2012 car passée outre la source relevant plus du grand public que de scientifiques avisés, il a l’avantage de soulever plusieurs problématiques concordant avec notre approche. Le dernier paragraphe de l’article met l’accent sur l’attrait pour l’exploration de l’intimité des modèles dans le travail de Diane Arbus, en photographiant des scènes de nudité ou de sexe par exemple, et fait d’elle « une véritable pionnière dans l’exploration de l’intime ». L’auteur insiste sur le fait qu’elle photographia des scènes d’amour avant Nan Goldin.
Que ce soit l’une ou l’autre, la représentation de l’intimité des modèles – ou des modèles dans leurs intimités – prend une large part de leurs recherches esthétiques et thématiques.

Diane Arbus
Dominatrix embracing her client NYC
1970

L’article anonyme publié sur le site internet de l’Institut d’Art Contemporain de Boston revient sur ce pan prédominant de l’art de Nan Goldin. L’auteur insiste sur le fait que les modèles agissent comme si la photographe n’était pas vraiment présente, les sujets semblent tout à fait confiants et naturels. Ce caractère intimiste propre aux clichés de Goldin, que l’on retrouve notamment dans The ballad of sexual dependency, est également présent dans ses autoportraits.

Ceci nous amène à nous poser une question centrale: la photographie nous fait-elle uniquement plonger dans l’intimité du modèle ou bien ne nous permettrait-elle pas de plonger tout autant dans l’intimité de la photographe?

L’article biographique de Nan Goldin rédigé par l’historien d’art Hervé Le Goff, consultable sur l’encyclopédie en ligne Universalis, explique comment l’artiste est devenue photographe. Alors que sa sœur aînée vient de se suicider à l’âge de 18 ans, Nan réalise qu’elle n’a conservé aucun portrait d’elle. Elle se livre alors toute entière à la photographie, afin de « retenir pour toujours le souvenir des êtres chers ». Son approche de la photographie n’est donc pas basée sur la recherche artistique, mais bien comme une thérapie afin de se reconstruire après le décès de sa sœur. Elle le dit elle-même dans l’interview des historiens et critiques d’art Adam Mazur et Paulina Skirgajllo-Krajewska, publié sur le site dédié à la photographie contemporaine européenne Fototapeta, dès la première question :

Yes, photography saved my life. Every time I go through something scary, traumatic, I survive by taking pictures.

Silvia Lippi, professeur de psychanalyse et de philosophie à l’université Paris VII, dans son article intitulé La vie et la mort dans les photos de Nan Goldin, publié en janvier 2009 dans le n° 15 du magazine La clinique lacanienne, disponible en ligne sur le portail de revues scientifiques Cairn, propose une approche psychanalytique de l’œuvre de Goldin. Nous comprenons alors toute la portée du décès de sa sœur qui fut pour elle un véritable déclic. L’analyse va plus loin en expliquant que ce triste événement détermina l’artiste à photographier toute sa vie des sujets entre la vie et la mort. L’auteur constate que Nan Goldin jongle constamment entre la représentation de la destruction (causée par la maladie, la violence, l’exclusion, etc.) à la représentation de l’auto-destruction (dans ses auto-portraits, comme le fameux Nan, one month after being battered, 1984).

Nan Goldin
Nan, one month after being battered
1984

Le cas de Diane Arbus est moins tranché. Nous l’avons déjà dit, cette artiste est entourée d’un aura de mystère. Parmi tous les documents trouvés à son sujet, une écrasante majorité base son travail sur la volonté de dresser une anthropologie contemporaine en images, en d’autres termes de montrer sans artifice la société dans laquelle elle vit, de manière froide et franche. Un seul article apporte une autre vision de l’œuvre d’Arbus, et ce témoignage est d’autant plus intéressant que c’est celui de Nan Goldin elle-même, dans l’interview sus-citée. Les journalistes lui demandent ce qu’elle pense de la comparaison entre son travail et celui d’Arbus. L’artiste prend l’exemple des travestis pour différencier leurs approches: selon elle, et selon ses amis drag-queens, Arbus ne photographiait pas seulement ces personnages de manière neutre, mais elle leur prennait leur identité.

Arbus is a genius, but her work is about herself. Every picture is about herself.

Nan Goldin ouvre donc ici une page encore vierge dans l’interprétation de l’œuvre photographique de Diane Arbus, en faisant de ses clichés une source d’identification pour l’artiste.

La plongée dans l’intimité des modèles est indéniable quand nous nous retrouvons confrontés aux photographies de l’une comme de l’autre. Peut-on maintenant parler de plongée dans celle de la photographe à la même échelle pour les deux artistes? La dimension auto-biographique des œuvres de Nan Goldin n’est plus à prouver, elle-même le revendique. Pour ce qui est de Diane Arbus, la question reste en suspend… Une superficielle comparaison de leurs deux auto-portraits nous permet d’affirmer que le mystère reste entier.

Diane Arbus
Self portrait pregnant NYC
1945


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